
Hier soir, a donc eu lieu à Namur un Conseil de Fédération pour entendre les
rapports de négociateurs de première ligne quant aux discussions toujours en
cours en vue de la formation de majorités "Olivier" en régions wallonne,
bruxelloise et en Communauté française. Grosse affluence de délégués, ambiance
studieuse et sereine, beaucoup d'humour et énormément de questions encore en
attente.
Comme délégué coopté, je suis tenu à un élémentaire devoir de
confidentialité. Mais cela ne surprendra personne si je vous révèle qu'il a
beaucoup été question de gouvernance, de réorientation économique, du 6ème
pilier du plan Marshall.2.vert, de l'alliance emploi-écologie, de politique
d'isolation des bâtiments, de mobilité ou d'enseignement. Sans compter sur les
énormes inquiétudes budgétaires, liées pour partie à la crise financière, mais
aussi à la politique de débudgétisation de "Papa".
Sur pas mal de ces sujets, nombre d'avancées ont été engrangées, mais
restent à confirmer selon le célèbre adage "il n'y a d'accord sur rien tant
qu'il n'y a pas d'accord sur tout".
Alors, plutôt que d'ouvrir ma grande gueule sur ce blog, j'ai choisi de
mettre à la question un fin observateur de notre politique belgo-belge.
Charles Bricman a été longtemps journaliste professionnel, du genre plutôt
incisif et connaisseur de ses dossiers. Il est désormais journaliste
indépendant et chroniqueur pour Le Soir. Et conseiller en communication. Et
bloggeur de surcroît. J'ai eu l'occasion de me frotter à lui en mes jeunes
années et ce n'était pas de la tarte. A son tour d'être sur le grill.
Bonjour, Charles. Tout d'abord ta première impression sur les négociations
en cours ? Te semblent-elles en accord avec les votes du 7 juin ou plutôt
le résultat d'un pragmatisme ?
Je ne pense pas qu'il puisse y avoir quoi que ce soit à redire à la
constitution d'une majorité, dès lors qu'il s'agit bien d'une... majorité! Tout
le reste est une question d'opportunité, que chacun appréciera en fonction de
sa sensibilité. J'observe simplement qu'après le 7 juin, le "couple" Ecolo-CDH
était maître du jeu, parce qu'il a agi en couple, et qu'il a choisi le PS
plutôt que le MR. Comme l'autre hypothèse, c'est un choix qui a ses avantages
et ses inconvénients, je ne pense pas qu'il y ait de jugement moral à poser
là-dessus. On aime ou ou n'aime pas, c'est tout.
Crois-tu en la bonne foi des interlocuteurs PS et CDH sur la nécessité, non
pas d'une relance, mais d'une réorientation fondamentale de
l'économie ?
Ouh lààà! La bonne foi... Je n'en sais rien, moi! On ne peut nier que la
sensibilité "verte", s'il faut l'appeler comme ça, gagne du terrain dans tous
les azimuts. Mais il est infiniment probable que toutes les "conversions" ne
sont pas aussi sincères les unes que les autres! C'est toujours un peu comme
ça. On jugera aux actes. Et surtout aux résultats...
Comment peut-on comprendre que sur les questions d'éthique et de bonne
gouvernance (conflits d'intérêts, cumuls), le CDH se montre plus conservateur
encore que le PS ?
Mais le CDH a toujours été un parti conservateur! C'est un constat, pas un
jugement de valeur. Et puis c'est avant tout un parti de municipalistes. Il
défend son bifteck!
Par dépit, Didier Reynders ne risque-t-il pas de s'associer à la nouvelle
stratégie flamande consistant à "assècher" les finances francophones, de
manière à les amener en quémandeurs à une future négociation
communautaire ?
Je crains que Didier Reynders ait accumulé les mauvais choix depuis la
victoire électorale du MR, en juin 2007. Il évolue au coup par coup, sans
réelle vision à long terme, sans autre objectif détectable chez lui que la
prochaine échéance électorale. Mais il serait à mon avis très excessif de voir
en lui une sorte de "traître" ou de "revanchard" jamaïcain... Je crois d'autre
part que les "finances francophones" s'assèchent bien toutes seules, elles
n'ont pas besoin d'un quelconque machiavélisme flamand pour ça, ni d'une
cinquième colonne dans la place! Mais ce qui est sûr, c'est que le temps est,
en termes relatifs, l'allié de la Flandre. Je dis "en termes relatifs" car les
Flamands sont également confrontés à une situation d'urgence. Nous sommes tous
dans une situation d'urgence et c'est en cela qu'à mes yeux, la stratégie
francophone d'obstruction à toute réforme sérieuse de l'Etat était suicidaire
et assassine depuis l'origine.
En 2007, les Flamands étaient fortement demandeurs. Ca n'a pas marché.
Maintenant, ils changent de tactique en pariant sur une détérioration plus
rapide de la situation francophone, en se disant que nous serons moribonds
quand ils ne seront encore "que" plus ou moins gravement malades. Cela va
inévitablement changer le rapport de forces, mais ça, ce ne sera pas la faute
du seul Reynders. Ce sera celle de tous les francophones, collectivement, dans
le stupide front du refus qu'ils ont opposé depuis 2007 à toute avancée
institutionnelle sérieuse. On va le payer, c'est malheureusement sûr, je
pense...
Le succès de la NVA ne renforce-t-il pas ce scénario ?
Oui, mais ce n'était pas son choix initial. Moi, je n'ai évidemment guère
d'affinités avec la NVA. Pas parce que c'est un parti flamand mais parce que
c'est un parti nationaliste. Et parce qu'il est quasiment séparatiste, ce que
je considère comme une option stupide et dommageable pour tout le monde,
Flamands comme francophones.
La NVA joue maintenant la "doctrine Maddens". Ce n'est pas une bonne
nouvelle car les tensions vont persister et la situation des francophones se
détériorer. Et c'est dommage parce que De Wever est très loin d'être un
imbécile, c'est un rude morceau mais, je vais peut-être te surprendre, je le
vois beaucoup plus comme un Flamand radical que comme un anti-francophone - il
y en a évidemment dans son parti. Il faut donc dialoguer avec lui,
psychologiquement, il a la clé entre les mains. On n'en sortira que par une
remise à plat de tout le contentieux et par une réflexion fondamentale sur les
fondements de l'Etat belge: que voulons-nous faire ensemble? Si la réponse est:
"rien", ce que je ne crois pas, il vaudra mieux se séparer - ce qui ne sera pas
de la tarte!
Mais si nous avons encore un avenir partiellement commun dans la Maison
Belgique, il faudra savoir ce que l'on veut. Et d'abord poser les armes, de
part et d'autre, pour commencer à discuter vraiment, sans tabous, avec des
arguments rationnels. C'est possible si nous acceptons enfin l'idée que le
linguistique, c'est fini, que nous menons là un combat d'arrière-garde, comme
ces "combattants perdus du Pacifique" qui erraient dans la jungle des années
après la capitulation du Japon. Ce serait un beau chantier pour les Verts,
tiens! Pourquoi Ecolo et Groen! n'osent-ils pas une initiative commune en ce
domaine? Intellectuellement, idéologiquement vous en êtes capables. Mais vous
avez toujours peur, les uns et les autres, de trop vous démarquer dans vos
communautés respectives. C'est bien dommage...
2011: élections fédérales (voire plus tôt). 2012 : élections
communales. Le bordel inévitable ?
Ah non! Tu vas pas commencer toi aussi la prochaine campagne électorale,
quand même? On sort d'en prendre! Et là j'ajoute un ;-) ...
Moi, je répète ma conviction: on va inévitablement vers un foutoir pas
possible s'il n'y a pas, le plus vite possible, un noyau d'hommes et de femmes
qui font le choix du courage politique. Un peu comme Schiltz, dans les années
70, quand il a envoyé à Claes, dans les travées du parlement, un petit billet
("een kattebelletje", comme l'a écrit Hugo De Ridder) pour lui proposer de
discuter le bout de gras. Et ça a débouché sur le pacte d'Egmont. Qui n'a pas
réussi, qui était peut-être bancal, mais qui était une vraie tentative de
sortir d'épaisseur. C'est ça qu'on vous demande à vous, les politiques: vous
devez oser, prendre des risques. C'est votre honneur et votre dignité. Et on
vous en saura gré, même si vous échouez.
Le blog de Charles : http://blog.pickme.be/