
Citoyens, électeurs, électrices et candidat(e)s sont aujourd'hui au dernier
jour de campagne, à la veille de choix cruciaux.
Je vous livre ici, en vrac et un peu dans le désordre, quelque unes de mes
dernières impressions. Et, là, je suis en colère.
Ces élections n'ont pas été désirées par les écologistes. Au contraire,
puisque bien que dans l'opposition au niveau fédéral, Ecolo et Groen! ont
activement participé aux tentatives de régler les questions communautaires et
linguistiques qui minent le pays et ont paralysé toute action gouvernementale
durant 3 années alors que le contexte de crise plurielle et structurelle
(bancaire et financière, budgétaire, socio-économique, démographique,
environnementale, climatique, énergétique,..) nécessitait des mesures claires,
fortes, courageuses et durables.
Au final, tout ce que le gouvernement sortant peut mettre à son actif ce
sont les décisions contestables et contestées visant, dans la panique, à
limiter les dégâts dans le secteur bancaire et commercial et à éviter le
marasme pour les épargnants et les travailleurs victimes des errements et du
cynisme des véritables décideurs, malheureusement totalement irresponsables, de
notre avenir à tous (Fortis, Dexia, Carrefour, etc). Avec pour dégât collatéral
de plomber gravement l'état de nos finances publiques, sur lequel ces mêmes
marchés se sont mis à spéculer une fois sauvés de la banqueroute. D'où une
montée des taux d'intérêts sur la dette et une spirale de sur-endettement. Et
son cortège d'austérité annoncée. Une austérité qu'Ecolo entend bien combattre
résolument afin d'empêcher que ce soient à nouveau les mêmes (travailleurs
salariés, fonctionneires et indépendants, PME, allocataires, services publics)
qui paient encore les pots cassés d'une société où tout a été dérégulé et livré
à la course folle au profit à court terme et au sacrifice des générations
futures.
Le caprice des petits dieux
Alors que les partis démocratiques étaient engagés dans la négociation d'une
nouvelle réforme de l'Etat, le président de l'Open-VLD (libéraux flamands), élu
depuis quelque mois seulement, a fait le choix d'un calcul totalement
politicien : provoquer une crise gouvernementale et des élections
anticipées dans l'espoir d'en tirer les marrons du feu et de s'offrir un
brillante victoire personnelle en Flandre. Les sondages lui prédisent une
déculottée méritée, mais en attendant le mal est fait.
Cet acte irréfléchi a, il est vrai, été précédé d'attitudes autistes des
divers acteurs de cette mauvaise pièce. D'un côté, des flamands (avec leurs
modérés et leurs extrémistes) arrogants et sûrs d'eux et de leur capacité à
"passer en force" et d'imposer unilatéralement, par la seule voie du nombre,
leur volonté à l'autre communauté. De l'autre, des francophones (avec leurs
modérés et leurs extrémistes), qui ont cru pouvoir tout bloquer par des refus
et des provocations et qui n'ont réussi qu'à exaspérer l'opinion et les médias
du Nord et à ouvrir une voie royale à Bart De Wever et à ses thèses
séparatistes.
Cette confrontation des "têtes de mule" nous vaudra trois années
boulevardières de ruptures, d'éclats de voix, de claquements de portes, de
pathétiques démissions en cascade, de sonnettes d'alarme et de conflits
d'intérêt. Avec, à chaque fois, le report aux calendes grecques de la
résolution de cette dispute familiale. Tout ça pour ça ?
Aujourd'hui, tant les tenants du passage en force brutal que ceux du blocage
perpétuel semblent avoir compris que leurs stratégies les menaient dans
l'impasse. Beaucoup semblent ainsi avoir enfin compris que la seule voie
praticable d'ascension de la paroi montagneuse qui est devant nous est celle de
la négociation ouverte et respectueuse des attentes, des points de rupture et
des balises de chaque communauté. Mais que de temps perdu...
Il ne reste plus qu'à espérer que demain, les électeurs et électrices
opteront pour un choix de raison plutôt que pour un geste d'exaspération et
que, dès lundi, la table du dialogue puisse enfin être dressée.
Un quatrième pouvoir écartelé entre citoyenneté et
rentabilité
En bien comme en mal, la presse a joué dans cette courte campagne un rôle
décisif.
On sait qu'elle est mal en point, inquiète quant à son avenir. Prise dans
les implacables mâchoires du marché. Écartelée entre les chutes de ventes et
d'audience, les tentatives de contrôle par des groupes financiers ou par les
pouvoirs en place, la méfiance des citoyens à l'égard de tout ce qui peut
paraître "officiel", la baisse des recettes publicitaires, la fragilisation
croissante des rédactions et des journalistes, la concurrence de l'offre d'info
sur internet, le discrédit de l'écrit, de l'explication et de la remise en
contexte.
D'où, pour vendre du papier ou faire de l'audience, la tentation est grande
de se laisser aller au facile, au buzz immédiat, à "l'info qui fait l'info".
Les temps de parole se font de plus en plus brefs (avec le reproche de faire
dans le slogan préparé par les conseillers en com'), les appels à l'info people
de plus en plus répétés (avec le reproche d'en faire trop), la chasse au scoop
effrénée (on balance n'importe quelle rumeur pour faire la une, quitte à devoir
démentir le lendemain), la volonté d'occuper l'espace et l'antenne à tout prix
dans un contexte concurrentiel acharné (quitte à inviter n'importe qui, même
quand il n'a rien à dire), la tentation de répercuter des provocations pourtant
purement irréalistes (comme l'annexion de Bruxelles) mais qui alimentent la
polémique, etc, etc, etc.
Ces mêmes médias qui nous assommaient de questions "tuyaux" (BHV, les
alliances préelectorales, les rumeurs loufoques sur la création d'un nouveau
parti, la NVA, le futur premier ministre) et nous faisaient ensuite le reproche
que la campagne "manquait de contenu" et passait à côté des "vrais problèmes
des vrais gens" !
Remarquons aussi l'irruption soudaine du phénomène Twitter dans cette
campagne. Quelques mots suffisent désormais pour toucher des dizaines de
milliers de personnes par une affirmation démagogique ou un scud contre un
adversaire. La presse s'en est fait l'écho, sans la moindre prise de distance
critique. Dans le jambon, tout est bon...
Interrogeons-nous aussi sur les forums "citoyens". Faut-il continuer à
accepter des posts anonymes, le plus souvent intolérants, revanchards, parfois
même insultants et grossiers ? Une poignée de personnes multiplient les
pseudos pour déverser leur bile et asséner leurs fulgurances de café du
commerce. J'ai connu un temps où la presse refusait de publier les lettres
anonymes dans leurs "courrier des lecteurs". Ne faut-il pas réhabiliter le
"courage de ses opinions" ?
La démocratie repose sur un sain équilibre dans l'indépendance des pouvoirs
et aucun ne doit échapper à l'examen critique et à la réflexion prospective. Je
me réjouis déjà d'apporter ma contribution lors de l'atelier consacré à ce
sujet lors de prochaines Rencontres Écologiques d'Eté à Borzée.
Un redoutable lissage et pillage des programmes et des
discours
C'est un phénomène qui m'a terriblement frappé durant cette campagne. De
débat en débat, j'ai du constater un pillage systématique des programmes, des
propositions, des postures et des phrases.
Dès que l'un d'entre nous sortait quelque chose qui semblait faire mouche,
le lendemain l'expression se retrouvait mot à mot dans la bouche de nos
adversaires. Manifestement, les agences de com' et les centres d'étude étaient
de garde 24 heures sur 24, scannaient en permanence toutes les interviews,
toutes les communications écrites ou internet, tous les débats et toutes les
postures de campagne.
On a ainsi vu et entendu des libéraux se trouver subitement partisans d'une
régulation des marchés, d'une lutte résolue contre la grande fraude fiscale
organisée et d'une taxation de la spéculation boursière, des socialistes
attachés sincèrement à un renforcement de l'éthique politique et à la création
d'une circonscription électorale fédérale et des chrétiens plaidant pour une
ambitieuse réforme de l'Etat et pour la stimulation "d'emplois verts, durables
et non délocalisables". En complète contradiction avec leurs attitudes et
décisions précédentes comme avec leurs intentions réelles !
D'où la très désagréable impression lors des débats des présidents vendredi
soir "qu'ils disent tous la même chose".
Les positionnements et le marketting au jour le jour l'ont largement emporté
sur la sincérité et le pluralisme des opinions. Sur la conviction réelle et la
confrontation des projets de société.
Et ça, c'est potentiellement mortel pour la démocratie.
Verdict ce dimanche 13 juin !