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Convoquées la veille, quatre collaboratrices du Vif-L'Express se sont vues licienciées sur le champ jeudi matin par la directon de leur hebdomadaire: la rédactrice en chef, Dorothée Klein, et trois journalistes; Pascale Gruber, Elisabeth Mertens et Isabelle Philippon.

Sans motif, sans explications et avec l'obligation de faire leurs cartons au plus vite. Du balai, quoi. Et avec une brutalité honteuse. La grille Claeys pour le calcul des préavis généralement appliquée aux journalistes ne l'a pas été pour ces quatre-là, qui se retrouvent donc avec une indemnité minimale. Les journalistes ont été en outre priées de venir vider leurs bureaux samedi matin (moment où la rédaction est vide), sous la suveillance d'une envoyée de la direction et d'un vigile qui les ont expulsées après deux heures, les obligeant à laisser sur place une bonne part de leurs archives. De même, elles ont du abandonner leur ordinateur professionnel, c'est-à-dire leurs archives, projets, correspondance internet et, plus grave, leurs listes de contacts et d'informateurs !

Je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement avec les évictions successives, il y a quelques années, de Jacques Gevers, de Jean-François Dumont et de Stéphane Renard, trois excellents journalistes que j'ai eu le plaisir de côtoyer durant ma vie politique et qui avaient réussi à faire du Vif un hebdo de réference dans le paysage médiatique francophone.

Autre signe qui ne trompe pas, la nouvelle rédactrice en chef sera Christine Laurent, qui dirigeait jusqu'ici le Vif-Week-end, supplément que, comme beaucoup, je virais tout droit dans la pile de papiers à recycler tant il me foutait les boules par son côté people, fashion, bling-bling et pubs pour gens très friqués. Le supplément parfait pour les salles d'attente des cabinets de dentisterie ou les salons de coiffure.

Populisme, sensationnalisme et perte de contenus: les mamelles du mercantilisme

La presse, quatrième pouvoir, n'échappe pas à la marchandisation de pans entiers de la société. Le Vif non plus. Il faut vendre à n'importe quel prix et accrocher le chaland, quitte à se livrer aux pires dérapages; comme par exemple lorsque l'hebdo surfe sur la vague anti-islamique par des couvertures nauséeuses comme "Ces belges fous d'Allah" ou "L'islamisme gangrène l'école". Deux couvertures, très différentes par ailleurs des dossiers produits par la rédaction, qui ont valu au Vif, suite à de nombreuses plaintes, de se faire remonter les bretelles et condamner moralement par l'Association Professionnelle des Journalistes et par le Centre pour l'Egalité des Chances. Ou, autre exemple, lorsque la direction met à la file un article sur l'effet de serre et une pub pleine page pour un nouveau modèle de 4X4.

Ces quatre licenciements n'augurent rien de bon.

Monsieur Faljaoui, le directeur, (qui avait déjà suscité une grève de la rédaction lors de sa nomination en 2005) invoque des tensions croissantes au sein de la rédaction pour se justifier. Mais des tensions sur quoi ? Pas un mot. Preuve que le problème est plus profond et que si tensions il y a, ce n'est pas seulement au sein de la rédaction. Preuve aussi: les journalistes se sont mis en grève vendredi et exigé la réintégration des quatre journalistes. Des entrevues ont eu lieu avec le directeur et le responsable du groupe Roularta (propriétaire du Vif), sans aucun résultat. Une nouvelle réunion est prévue lundi.

Journalistes précarisés et mis sous pression

Le blog Molenews http://molenews.hautetfort.com/, consacrait il y a peu un billet à ce sujet à l'occasion de la mutation forcée au Soir de Martine Vandemeulebrouck du service société (où elle excelle) au site web du journal. Isabelle Philippon envoya le commentaire que voici surle blog:

"Non-respect des droits sociaux des journalistes ? Désamour de la direction à l’égard d’une "résistante" à la peopelisation de l’info ? Il y a sûrement de tout cela dans la mutation forcée de Martine. Mais, plus largement, on peut y voir cette patte qui nous écrase tous. Cette idéologie managériale ne jurant que par la performance économique. Elle est à l’oeuvre depuis très longtemps dans le secteur "marchand". On a cru pendant longtemps aussi, naïvement, que les patrons de journaux étaient mûs par d’autres ambitions, par une vraie passion qui ne s’explique pas que par le goût de l’argent. Aujourd’hui, force est de constater que les journaux, "nos" journaux, sont devenus des produits commes les autres. On pourrait presque parler de "régression morale". L’énorme pression qui pèse désormais sur les journalsites les contraint à se penser eux-mêmes comme des produits et à se vendre en permanence : il faut sans cesse se présenter comme hypermotivé, flexible, adaptable. Il faut proposer des papiers "anglés", "sexys", de plus en plus courts et incisifs. Les relations humaines sont à l’avenant : dans les rédactions, ce n’est plus l’aptitude au dialogue, à la réflexion et à la solidarité qui se trouve privilégiée, mais ce qui contribue au contraire à ruiner cette aptitude : un rapport de plus en plus marchand et stratégique à soi-même et aux autres. Les "résistants", dans ce contexte, n’ont aucune chance..."

C'était le 2 décembre dernier. Prémonitoire ? Inquiétant, en tout cas. Très.

Des relents de politisation ?

Y aurait-il par ailleurs derrière cette affaire des pressions ou à tout le moins le désir de la direction de faire plaisir à certains à quelques mois des élections ? On sait M Faljaoui très proche d'Elio Di Rupo et Mme Laurent des milieux socialistes en général (son mari fut porte-parole de Guy Spitaels). Or le Vif ne s'est guère montré politiquement complaisant avec le PS (pas plus qu'avec les autres partis d'ailleurs) et a souvent exercé son devoir d'analyse critique des faits et des comportements.

Alors ? Marchandisation et politisation seraient-elles les deux mâchoires de la tenaille ? Rien n'est prouvé mais la question doit en tout cas être posée.

Si tel devait être le cas, ce serait plus inquiétant encore.

Mise à jour

Charles Bricman, ancien journaliste qui a passé quatre années au Vif, informe sur son blog qu'une tribune libre a été rédigée par par divers journalistes et universitaires spécialisés, et non des moindres: Martine Simonis, Secrétaire Nationale de l'Association des Journalistes Professionnels- Pascal Durand, Professeur ordinaire à l'ULg- Benoit Grevisse, directeur de l'école de journalisme de Louvain (UCL)- François Heinderyckx, Professeur ordinaire à l'ULB- Claude Javeau, Professeur émérite de l'ULB- Jean-Jacques Jespers, directeur de l'école universitaire de journalisme de Bruxelles (ULB)- Hugues le Paige, journaliste- Gabriel Ringlet, Professeur émérite de l'UCL- Marc Sinnaeve, Président du Département journalisme de l'IHECS.

Cette tribune a été refusée par les rédacs chefs du Soir et de La Libre. Voir commentaire n°8 de Charles, avec un lien direct vers le blog, ou il publkie également la consternante réponse du rédac chef de La LIbre, Michel Konen, à une lettre que lui a envoyé sa rédaction pour soutenir la publication de la tribune.

Le texte de cette tribune est publié intégralement sur le blog d'Hugues Lepaige, à l'adresse:

http://blogs.politique.eu.org/hugueslepaige/index.html

Mise à jour 2

Suite au refus de publier la tribune, un énorme buzz a circulé sur la toile toute la journée d'hier. Avec un résultat positif. La Libre publie la tribune avec les commentaires de son rédac chef et Le Soir y consacre un article avec un lien vers le texte complet, publié sur le site de l'AJP (Association des Journalistes Professionnels). Cela ne change rien au fond de l'affaire, mais prouve au moins que les mobilsations sur le net peuvent s'avérer très efficaces. La rédaction du Vif a repris le travail, les indemnités des quatre licenciées ont été revues à la hausse et un faux Vif sortira demain (sans avoir été écrit par la rédaction). Un précédent dangereux. Qui rappelle les conflits sociaux aux USA dans les années trente, lorsque le patronat engageait des "jaunes" pour remplacer les travailleurs en grève sur les machines. Vous avez dit régression ? Un grand gâchis en tout cas.