Philippon

Comme elle l'avait écrit sur ce même blog, Isabelle Philippon, l'une des quatre journalistes licenciées du Vif, se déclarait prête à livrer son vécu et son analyse de cet évènement qui a fortement agité la blogosphère et le monde des médias.

Elle a tenu parole et m'a accordé une interview et je l'en remercie. D'autant plus qu'elle s'applique à elle-même la règle qu'elle a toujours tenté d'imposer à ses interviewés durant sa carrière au Vif: pas de langue de bois !

"Il y a une vie après le Vif"

Isabelle, tu as envoyé un commentaire sur mon blog où tu te déclares dispo à donner toutes les explications sur le pourquoi de ces quatre licenciements. Es-tu toujours dans le même état d'esprit ?

Oui, bien sûr ! Moins pour moi – même si cela fait du bien de faire l'objet de tant de marques de soutien et de recevoir tant de manifestations de solidarité – que pour mes ex-collègues qui travaillent toujours au Vif. Je souhaite qu'à l'avenir personne, au Vif, ne puisse être traité de la sorte. Au-delà, je pense que ce séisme largement médiatisé peut être utile pour l'ensemble des journalistes, de plus en plus mis sous pression et précarisés. Voilà pour le préambule.

Venons-en aux faits. Avant de tenter de voir clair dans les raisons de ces licenciements, je crois qu'il faut revenir sur les conditions dans lesquelles ils se sont déroulés. Cela en dit long sur les valeurs et les pratiques de certains « patrons de presse » ou, en tout cas, sur Amid Faljaoui, le directeur du Vif/L'Express et de Trends-Tendance, qui est, je crois, un cas à part dans le petit monde de la presse.

1/ SMS laconique envoyé par Amid Faljaoui, la veille au soir, me convoquant sur un lieu autre que mon lieu de travail habituel : « Je veux te voir à 9h30 demain, à Zellik » (je l'ai conservé précieusement). J'ai immédiatement téléphoné à Dorothée Klein, ma rédactrice en chef, pour savoir si elle savait de quoi il s'agissait. Elle n'était au courant de rien et elle-même était convoquée à 9 h, soit une demi-heure plus tôt. Renseignements pris, 2 autres journalistes étaient également convoquées : au total, 4 femmes ! ; 2/ Notification du licenciement des 3 journalistes (la rédactrice en chef, virée également, s'était vue signifier son congé juste avant nous), dont moi, le lendemain matin, par Amid Faljaoui ; 3/ Cette communication a duré trois minutes, et Faljaoui ne m'a pas regardée une seule fois : il suait le malaise . On peut le comprendre : quelques semaines auparavant, il m'envoyait encore un mail de félicitations pour mon « remarquable travail » (je l'ai, aussi, préciseusement gardé)! Et, trois semaines plus tôt, j'avais été priée de retarder mes vacances de fin d'année pour sortir, avec mon collègue et ami Philippe Engels, un supplément spécial sur la chute d'Yves Leterme ! ; 4/ Il a tenu les propos suivants : « Il fallait du changement au Vif. La rédactrice en chef a été virée pour incompétence. Mais on ne pouvait pas se contenter de ne couper que la tête : il fallait aussi s'en prendre aux membres de la rédaction, pour faire en sorte que l'ambiance au Vif change et que les autres marchent au pas à l'avenir. C'est tombé sur vous, mais cela aurait pu tomber sur trois autres têtes » ; 5/La responsable du personnel nous a ensuite communiqué la durée de notre préavis (non presté) : le minimum légal. Tant qu'à faire, autant ajouter l'avarice sordide à l'inélégance. 6/ Elle nous a également ordonné de ne plus nous rendre sur le lieu de notre travail, où nous avions pourtant laissé toutes nos affaires, notre ordinateur, nos contacts, notre documentation et autres affaires personnelles ; 7/ De retour chez nous, j'ai voulu prévenir mes relations professionnelles de mon licenciement, de façon à ce qu'elles arrêtent de m'envoyer des messages au Vif. Las ! L'accès à mes mails était déjà verrouillé : on avait ajouté la violence et la censure à l'avarice et à l'inélégance ; 8/ Nous avons pu retourner sur notre lieu de travail le samedi, lorsque les bureaux étaient vides. Une vingtaine d'années de documentation à trier, cela ne se fait pas en deux heures. Pourtant, à midi, un garde de la sécurité est venu nous ordonner de partir : il n'avait pas l'autorisation de nous accepter à l'intérieur du bâtiment après midi. A ce moment, nous aurions dû le laisser appeler la police et, de notre côté, rameuter les copains journalistes et caméramen, pour qu'ils viennent filmer ce qui était en train de se passer, mais nous étions trop sonnées pour y songer.

On avait ajouté la vulgarité à la censure, la violence, l'inélégance et la cupidité ! Telles semblent être devenues, aujourd'hui, les « valeurs » du groupe Roularta…

Plusieurs thèses ont circulé: rédaction trop critique à l'égard des positions flamingantes, tensions croissantes au sein de la rédaction, influence (in)directe du PS à la veille des élections, peopolisation-marcandisation de l'hebdo. Ces thèses te semblent-elles crédibles ou en vois-tu une ou plusieurs autres ?

Une semaine après notre licenciement, alors que la polémique faisait rage (au grand désespoir de Faljaoui qui avait cru pouvoir « nettoyer » le Vif en toute discrétion), nous découvrions, dans le Soir, ces propos d'Amid Faljaoui : « Les journalistes licenciées avaient un problème avec l'éthique ». Nous aurions formulé, aussi, des « fatwas intellectualisantes ». Dans La Libre, il assure nous avoir virées parce que « les ponts étaient définitivement coupés entre la rédaction en chef et une majorité de la rédaction ». Dame ! Avions-nous été promues à notre insu ?, Etions-nous devenues adjointes à la rédaction en chef ? Balivernes, que tout cela ! Le cas de Dorothée Klein, l'ex-rédactrice en chef, est à dissocier de celui des 3 journalistes virées dans son sillage : le statut de rédac chef est une position risquée, l'interface entre les managers et les journalistes, le premier fusible que l'on fait sauter lorsque les choses tournent à l'aigre. Les journalistes, en principe, ne sont virés que s'ils sont incompétents, paresseux, réfractraires à l'autorité. J'ai la faiblesse de croire que notre incompétence, notre parresse ou notre résistance à l'autorité auraient été repérées avant quenous n'ayons, ensemble, atteint 55 ans d'ancienneté au Vif ! J'ai, pour ma part, remporté 7 prix de journalisme. Pascale Gruber, spécialisée en articles médicaux et scientifiques, en a récolté 3. Soyons sérieux. Il est clair que les raisons de notre licenciement se trouvent ailleurs.

Pascale Gruber était la présidente de la Société des journalistes du Vif. A ce titre, elle se faisait le porte-voix des inquiétudes de l'ensemble de la rédaction quant à l'évolution de la ligne éditoriale, de la peopelisation du magazine, de la disparition des sujets de fond au profit d'articles d' « actu », légers, « réactifs », ainsi que des couvertures de plus en plus « accrocheuses », « coup de poing » (exemples : « Comment l'Islam menace l'école » et la série de covers anti-flamandes). Bref, elle relayait nos inquiétudes devant la constatation que la forme prenait de plus en plus souvent le pas sur le fond. Autrement dit : aux yeux de la hiérarchie et des « managers », elle était considérée comme encombrante, dérangeante. Elisabeth Mertens, quant à elle, ex-coordinatrice des pages culturelles, a fait les frais de la création du supplément Focus, axé sur la « culture jeune » et désormais vendu en même temps que Le Vif et Week-End,son supplément « lifestyle » : puisqu'un nouveau rédac chef avait été nommé à la tête de Focus, cela faisait beaucoup (trop) de monde pour la gestion de la culture, une rubrique de plus en plus négligée dans un magazine de plus en plus people. Quant à moi, journaliste politique depuis vingt ans au Vif, j'occupais une fonction « en vue ». J'étais fort visible dans les colonnes du magazine, sur la scène de la rentrée politique du Vif (co-organisée, ces dernières années, avec la RTBF), mais également à l'extérieur, sur les plateaux de télé, à la radio, dans les débats publics. Cela a dû faire peur à Christine Laurent, la nouvelle rédac chef, soucieuse de se créer, pour elle-même, une visibilité dont elle est jusqu'ici cruellement dépourvue : je l'imagine très bien « échangeant » son arrivée à la tête de la rédaction du Vif contre mon licenciement. Je vois, aussi, une autre raison à mon licenciement : à plusieurs reprises, l'air de ne pas y toucher, Amid Faljaoui avait souligné mon « impertinence », ma liberté de ton, mon indépendance à l'égard de l'establishment. Or le directeur du Vif et de Trends n'aime rien davantage que la fréquentation de l'élite politique et économique. Il s'y fait des relations, il flatte d'importants egos qui lui rendent la pareille. L'impertinente que j'étais a dû, parfois, lui valoir quelques remarques acerbes d'une éminence ou l'autre, président de parti, ministre en vue. Un vrai journaliste, voire un patron de presse soucieux de la qualité de son magazine et de l'ndépendance de ses journalistes, en aurait éprouvé de la fierté. Lui, au contraire, en était contrarié. Ainsi, en me congédiant pour libérer de l'espace pour Christine Laurent, il se faisait également plaisir : cela s'appelle joindre l'agréable à l'utile.

Es-tu d'accord avec le texte de la tribune libre des universitaires et journalistes ? Que penses-tu du buzz sur le net qui a forcé La Libre et Le Soir à y donner suite ?

Je suis entièrement en accord avec la tribune libre intitulée « Un journalisme mis au pas ». Au-delà de mon petit sort personnel, de celui de mes 2 collègues d'infortune et de celui de mon ex-rédactrice en chef (laquelle a été instrumentalisée par Amid Faljaoui avant d'être désavouée par lui), c'est l'avenir de la presse, la liberté des journalistes, qui est en jeu ici. Je pense qu'à cet égard, le cas du Vif est emblématique : ce magazine, qui était un journal de référence jusqu'il y a peu, a perdu de sa qualité en très peu de temps. La preuve que des egos surdimensionnés, un goût immodéré pour le pouvoir et l'absence de projet rédactionnel peuvent, très rapidement, avoir un impact dramatique. On a l'impression que les managers du Vif « jouent » avec le magazine comme s'il s'agissait de leur hochet, sans se préoccuper de ceux et celles qui le font, et sans se préoccuper, non plus, de ses lecteurs. On croyait l' « institution » Vif insubmersible, il n'en est rien : si l'on ny prend garde, le navire peut couler. Bien sûr, le « trend » actuel, pour emprunter au jargon franglais à la mode, n'est pas favorable à la presse : les gens lisent, paraît-il, de moins en moins, le métier change (ces derniers temps, j'étais fort sollicitée pour pondre des articles destinés à l'Internet, en plus de ma production « papier »), le secteur subit de plein fouet la crise économique et la diminution des budgets publicitaires. Dans les quotidiens, l'heure est aussi aux restructurations. Par conséquent, les rédacteurs en chef de La Libre et du Soir ont pu se sentir visés par les propos des signataires de la carte blanche intitulée « Un journalisme mis au pas ». Sans doute, et on peut le comprendre, ont-ils répondu, dans un premier temps, à un réflexe un brin corporatiste : entre patrons, épargnons-nous. Peut-être, aussi, ont-ils jugé que la charge contre Amid Faljaoui était trop violente, qu'elle ne pouvait être le reflet de la réalité, qu'elle était fatalement caricaturée. Qu'ils se rassurent : les méthodes dénoncées dans cette carte blanche sont le pur reflet de la réalité mais, fort heureusement, elles restent le fait d'une toute petite minorité de « managers » qui croient avoir tous les droits et se comportent comme de vulgaires mercenaires. Les rédacteurs en chef de La Libre et du Soir sont, je le crois, d'une autre espèce. Le succès rencontré par cette carte blanche sur le Net -lequel a finalement forcé les deux quotidiens à revenir sur le sujet - prouve qu'il est vain, désormais, de vouloir confisquer une information, étouffer un débat, d'espérer éviter une polémique. Il prouve aussi que les citoyens sont particulièrement sensibles au sort que l'on réserve aux journalistes, à la qualité de l'information, à la liberté et l'indépendance de la presse. Et ça, c'est plutôt une bonne nouvelle !

Comment vois-tu l'évolution du Vif, dans sa ligne éditoriale et dans les relations entre la rédaction et la direction ?

Pour mes collègues, je souhaite sincèrement que les choses se calment, que les relations entre les journalistes et la direction se pacifient. Je me dis qu'après cette deuxième purge (la première ayant eu raison de vraies grandes carrures, à savoir Jacques Gevers, Stéphane Renard et Jean-François Dumont, respectivement directeur de la rédaction, rédacteur en chef et rédacteur en chef adjoint), les « chefs » vont sans doute se calmer, tenter de désamorcer les tensions. En réalité, il y va de la survie du titre et, aussi, de leur propre emploi. Sur l'évolution de la ligne éditoriale, hélàs, je nourris les craintes les plus vives. Que la patronne du supplément Week-End endosse, désormais, la direction du news, n'augure rien de bon quant au fond. Vous faites allusion, dans votre question, à l'intervention (in)directe du PS. Là-dessus, mon opinion n'est pas faite. Certes, j'ai reçu des témoignages de soutien de TOUS les partis politiques, à l'exception notable du parti socialiste : peut-être est-ce dû, effectivement, au fait que l'on s'y réjouit de l'arrivée de Laurent , réputée proche du PS, à la barre du Vif. J'ai entendu, ces derniers jours, beaucoup de commentaires allant dans ce sens. Je crains, pour ma part, que la réalité soit plus grave encore : que la direction du Vif soit, à l'avenir, soucieuse de ménager TOUS les décideurs, de ne froisser la susceptibilité de personne, si ce n'est celle de petits poissons ou d'ambulances sur lesquelles il ne coûte plus rien de tirer. On verra rapidement quel type de journalisme sera désormais appliqué au Vif. Mais les lecteurs seront meilleurs juges que moi. J'ai, désormais, autre chose à faire…

Comment, humainement, as-tu vécu ton licenciement et les méthodes utilisées pas la direction du Vif ?

D'abord avec sidération : comment peut-on faire preuve d'une telle bassesse et d'une telle vulgarité ? Et puis, est venu le soulagement : quel bonheur de ne plus avoir à mettre ma plume et mes connaissances au service de pareilles personnes !

As-tu des projets pour l'avenir ?

Pour l'instant, je profite de ma nouvelle liberté de parole et de pensée. Je savoure tout le soutien que me témoignent des tas de gens « bien ». Je suis rassurée : le travail effectué durant toutes ces années n'aura pas été vain, puisqu'il aura été reconnu et apprécié par un grand nombre de lecteurs et d'internautes. Et, surtout, je continue de savourer ce sentiment de chaleur, je reste nichée dans la solidarité que m'ont témoignée mes camarades restés au Vif – ils ont fait grève durant 6 jours, et ce malgré de terribles pressions ! C'est si bon, d'avoir de vrais amis… Pour le reste, j'adopte une position de disponibilité, de réceptivité. J'écoute ce que l'on me dit, j'enregistre, j'essaie de « sentir » ce que serait bon pour moi, de réfléchir à qui, à quoi je pourrais me rendre utile à l'avenir. Il est encore un peu tôt pour prendre de grandes décisions. Mais je suis persuadée qu'il y a une vie après Le Vif !

Alors, bon vent, Isa...