Philippe Lamberts in EGP Council Meeting Vienna 2007.

Tout d'abord, je vous fais mes excuses pour le silence de ce blog depuis quelques semaines. J'ai été victime de pannes répétées de ma connexion internet. Dont une de plus de trois semaines !

Je reprends donc le fil, avec, cette fois, une interview de Phiippe Lamberts, deuxième sur le liste européenne d'Ecolo, juste après Isabelle Durant.

Philippe, tu n'es pas le plus connu sur la liste européenne d'Ecolo et , pourtant tu occupes depuis des années un rôle important au sein du parti vert européen. Peux-tu nous expliquer la nature de ces fonctions ainsi que l'évolution de la coordination au sein de la mouvance verte en Europe ?

En fait, c’est toi qui m’a le premier encouragé à m’engager au niveau des Verts européens, puisque, secrétaire fédéral d’Ecolo, tu m’avais désigné comme membre de notre délégation aux premiers congrès de ce qui s’appelait encore la Fédération Européenne des Partis Verts, à Vienne en 1996 puis à Paris en 1999. C’est cette année là que j’ai remplacé Olivier Deleuze – entretemps devenu secrétaire d’Etat à l’énergie dans le gouvernement arc-en-ciel – comme représentant d’Ecolo à la FEPV. En mai 2003, alors même que l’arc-en-ciel vivait ses derniers jours, j’ai été élu membre du comité exécutif de la Fédération, qui un an plus tard, à Rome, se transformait en Parti Vert Européen. C’est en 2006 que j’ai été porté à sa tête, en compagnie d’Ulrike Lunacek, une députée autrichienne qui actuellement mène dans son pays la liste des Verts pour le Parlement Européen.

Ces dix années passées au sein des Verts européens m’ont permis d’être à la fois témoin et acteur de l’émergence des Verts comme force politique européenne. A l’origine, la FEPV était d’abord un lieu qui devait permettre aux verts – principalement d’Europe occidentale – de se rencontrer pour faire connaissance. Au fil des ans, nous y avons consacré nos énergies à rapprocher les points de vue, parfois très divers, de manière à ce que les écologistes parlent aussi clair que possible d’une même voix. Je peux te dire que sur des sujets comme les guerres dans les Balkans – faut-il intervenir ou non, quid de notre choix pour la non-violence… - , c’était parfois du sport. Avec notre transformation en PVE, il s’agit d’incarner non seulement un parler mais surtout un agir commun.

Les Verts Européens non seulement partagent une vision commune – sur l’environnement, sur la politique sociale, sur les migrations, sur l’économie, sur l’avenir de l’Europe… – mais sont aujourd’hui la force politique qui agit avec le plus de cohérence. Cela se voit bien sûr au Parlement Européen, mais aussi dans ce que font les Verts dans les divers gouvernements nationaux, régionaux ou locaux auxquels ils participent au travers du Vieux Continent. Nous pouvons légitimement en être fiers et surtout en tirer argument face aux autres familles politiques qui souvent agissent de manière contradictoire, d’un pays à l’autre et d’un niveau de pouvoir à l’autre.

La mouvance verte, comme tu l’appelles, est véritablement une force politique avec laquelle il faut compter en Europe.

La chute du Mur de Berlin a-t-elle eu des répercussions importantes pour les verts du continent ?

En fait, avant même que le Mur ne tombe, les Verts européens avaient des contacts étroits avec la société civile dans les pays du bloc soviétique. En Allemagne bien sûr, mais aussi au sein des milieux dissidents de Tchécoslovaquie, de Hongrie, … Dès 1991, le Green East-West Dialogue était institué pour permettre un échange d’expériences entre partis déjà institués depuis une dizaine d’années à l’ouest et ceux qui se formaient à l’est.

Il faut cependant reconnaître qu’à l’est, la course à l’économie de marché a fait passer les préoccupations de développement durable et solidaire à l’arrière plan et que les partis verts ont eu de sérieuses difficultés à s’y implanter de manière solide. Il a fallu attendre 2006 pour que des Verts rejoignent pour la première fois un gouvernement d’un pays anciennement communiste, la Tchéquie. De même, ce n’est que récemment que nos amis allemands réussissent à passer le seuil électoral de 5% dans les Länder de l’est.

Les Verts d’Europe centrale et orientale sont-ils différents de ceux de l’ouest ? Pas vraiment ; il n’est sans doute que sur les questions économiques qu’on sent une plus grande réticence par rapport à une régulation qui serait trop forte. Il faut bien admettre qu’au sortir d’une économie dirigée pendant quatre décennies, ça peut se comprendre. Ceci dit, il s’agit plus de différences d’accent que de substance : je veux souligner que notre ligne politique économique a été adoptée à l’unanimité par le Conseil du PVE.

La crise boursière et financière a quelque peu relégué au second plan la crise écologique. Pourtant ces deux crises me semblent avoir des liens étroits. Qu'en penses-tu ?

Entièrement d’accord avec toi. En fait, le modèle de développement économique dont nous vivons – espérons-le – la fin, se base sur l’exploitation sans bornes des ressources et des personnes en vue de la maximisation à court terme d’un seul paramètre : le bénéfice pour l’actionnaire. Et ce dans un contexte de régulation minimale sinon inexistante et d’information inégale des acteurs, la fameuse (et inexistante) main invisible assurant la bonne marche de l’ensemble. Dans la sphère financière comme dans le monde matériel, règle le dogme « the sky is the limit », autrement dit qu’il n’y a pas de limites ni de risques. Or, rien n’est moins vrai et ce sont ces limites et ces risques, bien réels, qui en quelque sorte nous ont sauté à la figure, faisant trinquer d’abord les plus faibles.

Mais plutôt que me lancer dans une longue exégèse des causes de la crise, qu’il serait trop long de développer ici, je pense que l’urgence est à la mise en place de solutions, qui passent pour moi par une refondation de notre mode développement sur des bases différentes : une économie mise au service du développement humain, et pas l’inverse ; l’égalité des droits réels ; une manière de vivre en harmonie avec les limites de notre planète et avec l’exigence de justice sociale. Et c’est là que les solutions aux différentes crises se rejoignent : la transformation verte de nos manières de produire énergie et biens matériels, de nous loger, de nous déplacer, de nous alimenter, … est un chantier à la fois immense et urgent. Et c’est aussi le seul qui ait l’ampleur requise pour re-mobiliser et réorienter notre économie. Nous ne sommes d’ailleurs pas seuls à le dire : le Programme des Nations Unies pour l’environnement affirme qu’entre 20 et 30 millions d’emplois sont à créer dans l’économie verte.

Il s’agit donc que l’ensemble des acteurs – gouvernements, entreprises et citoyens – se saisissent de leurs responsabilités respectives pour réussir à relever un défi sans précédent.

L'élargissement de l'Europe sans approfondissement de ses institutions et de ses processus de décision n'a-t-elle pas été une énorme erreur ? La règle de l'unanimité en matières fiscales et sociales n'est-elle pas un handicap terrible à la cohésion et à la convergence de l'Union et à sa capacité d'influence sur la scène internationale ?

Il n’y a pas de réponse simple à cette question. Il était – et reste - de la responsabilité historique de l’Union Européenne d’offrir une perspective réelle d’inclusion à tous les Etats du continent. Conditionner leur adhésion à un approfondissement – de nature fédérale – de l’UE équivalait à la renvoyer à un avenir à ce point éloigné que la promesse en devenait vaine. Quel tour aurait alors pris le développement non seulement économique mais surtout politique de ces Etats auxquels la porte de l’Union aurait été de facto close ? Même si on ne peut dire que tous les nouveaux Etats-membres sont des modèles de démocratie et de transparence, il n’en reste pas moins qu’ils sont engagés dans un processus qui y mènera plus sûrement que ne l’aurait fait un maintien durable hors de l’Union.

Cependant, il est clair que la crise que nous vivons met à nu les limites du modèle. La concurrence fiscale et sociale montre aujourd’hui ses effets : des Etats-membres comme l’Irlande ou les pays Baltes qui la pratiquaient agressivement subissent un retour de bâton violent. Plus grave, l’absence d’un véritable gouvernement européen, doté de ressources fiscales propres, rend extrêmement difficile l’adoption par l’Union Européenne des mesures indispensables pour répondre à la poly-crise que nous vivons. Qu’il s’agisse de régulation des marchés ou d’engager un plan d’investissement vert massif et concerté, nous avons besoin d’instruments qui nous permettent d’agir ensemble.

Ceci dit, plus encore que les institutions ou les ressources fiscales, ce qui manque en Europe c’est d’une volonté politique commune. Dans le domaine de la politique extérieure ou de sécurité, les Etats-membres de l’Union ont d’abord décidé d’agir ensemble avant de commencer à construire les instruments communs. De la même manière la mise en route d’un Green New Deal européen exige d’abord une volonté politique commune ; si elle existe, « l’intendance suivra ». Plus que les institutions, c’est cette volonté qui manque le plus : de Barroso à Brown en passant par Sarkozy, Merkel, Berlusconi et les autres, tous agissent comme s’ils étaient convaincus que des réponses nationales valent mieux qu’une réponse commune.

En attendant, les Etats-Unis d’Obama et la Chine avancent : selon une analyse des plans de relance faite par la banque HSBC, les Européens ont prévu d’investir 54 milliards d’€ dans des projets verts sur les deux années qui viennent. Moitié moins que les Etats-Unis et cinq fois moins que la Chine et la Corée du Sud réunies. Ce n’est pas ainsi que l’Europe se hissera à la pointe de la révolution verte !

L'Europe a bon dos. Certains groupes parlementaires approuvent des directives et, ensuite se plaignent de leur répercussions au niveau de leur espace national. Peux-tu nous en donner des exemples ?

Cela va beaucoup plus loin que cela : en réalité s’est constituée au Parlement Européen une sorte de grande coalition entre les conservateurs (càd le PPE, parmi lequel on retrouve le CdH et le CD&V mais aussi les amis de Berlusconi) et les socialistes qui, avec le soutien des libéraux, ont mené la politique de dérégulation et du tout à la concurrence et au marché, comme par exemple pour la Poste. Ainsi par exemple sur les services économiques d’intérêt général, les Verts se battent depuis des années pour une directive cadre, qui en quelque sorte immunise ces services des règles de la concurrence du marché intérieur. Là-dessus, nous avons été battus par une coalition des trois familles politiques traditionnelles.

Que les libéraux européens plaident pour le marché, rien que le marché, tout au marché peut se concevoir. Il est par contre ahurissant que les principaux leaders gouvernementaux socialistes – Zapatero et Brown en tête – affichent sans hésitation leur soutien à la reconduction de l’équipe en place à la Commission, Barroso en tête, celle-là même qui a accéléré la dérégulation en Europe.

L'élection de Barack Obama à la Présidence des USA aura-t-elle des conséquences positives sur les relations entre" l'ancien et le nouveau monde" et sur les relations diplomatiques, écologiques et économiques à l'échelle planétaire ?

Je crois en tous cas que les premières mesures prises par l’administration Obama indiquent un changement de cap assez radical. Dans son discours de victoire, il pointait les quatre défis auquels les Etats-Unis sont confrontés : deux guerres, une crise économique et financière et la crise climatique. Cette dernière sera au cœur de ses premiers entretiens avec l’UE à Prague, en avril. Jamais on n’aurait pu attendre cela de l’administration Bush, qui en était encore à nier la réalité du changement climatique.

Il est frappant de voir que les éléments principaux des deux premiers plans de relance sont, outre le sauvetage du secteur bancaire, l’éducation, la protection sociale et la lutte contre le changement climatique. Si les finances publiques des USA sont dans un triste état - déficit budgétaire de 10% du PIB et une dette publique de 11.000 milliards de dollars – l’administration Obama semble au moins avoir un sens des priorités plus conforme aux besoins réels que les leaders européens du moment.

De même, la manière dont Obama aborde les conflits en cours, notamment ou Moyen Orient, me semble à la fois plus réaliste et plus équilibrée.

L’Europe se trouve donc confrontée à un défi de plus. L’administration Bush était finalement un repoussoir confortable, qui faisait apparaître l’Europe comme un havre de raison et une pionnière de la lutte contre le changement climatique. Aujourd’hui, nous voici mis au pied du mur : si l’Europe veut peser sur la réponse aux défis écologiques, économiques et sociaux auquel le monde est confronté, elle va devoir se hisser au même niveau d’ambition que son partenaire américain.

Quel devra être le rôle primordial du Groupe des Verts dans le prochain Parlement européen ?

A nouveau peser plus fort que notre poids numérique ne le laisse penser !

Plus qu’un aiguillon, nous devrons être le catalyseur de majorités de changement au sein du Parlement. Nous sentons bien que le ciment de la pensée unique est en train de se fissurer, dans toutes les familles politiques (sauf peut-être chez les libéraux, mais leurs électeurs, eux, se posent des questions…).

Même si les gouvernements des Etats-membres font encore preuve d’une redoutable myopie, le Parlement peut utiliser tous ses moyens pour impulser des politiques qui mettent en route le Green New Deal en Europe, et c’est à cela que nous nous consacrerons ! N’oublions pas que le budget de l’UE doit être approuvé par le Parlement et qu’il couvre des réalités aussi diverses que les fonds structurels, la politique agricole commune, des programmes de recherche, … Le paquet climat-énergie, insuffisant pour nous, peut et doit être revu et accéléré.

Quelles seront tes propres priorités ?

Venant du monde de l’entreprise, je souhaite me focaliser sur les questions économiques, financières et monétaires. Je veux convaincre, au sein du Parlement et au dehors, de la la pertinence des solutions que les Verts préconisent pour répondre à la crise et tordre le cou à ce canard selon lequel l’écologie est le fossoyeur de l’économie. Au dix-neuvième siècle, les bons esprits prétendaient que donner des droits sociaux aux travailleurs allait tuer les entreprises. Aujourd’hui, on nous assène que prendre en compte le changement climatique, la santé des gens ou les droits à une vie décente pour les milliards de gens qui vivent au sud anéantira nos économies. Nous allons démontrer l’exact opposé : c’est justement au prix du respect de ces impératifs que nos économies fonctionneront réellement au service du bien commun.

J’ai aussi conscience que la valeur du travail accompli au sein d’un Parlement où les Verts sont encore loin d’être dominants (!) ne peut être que renforcée par une présence soutenue hors des murs du Parlement. En préparant la campagne du PVE, j’ai pu rencontrer nombre d’ONG, de syndicats, d’entreprises qui ont pu me donner la mesure des attentes de changement. C’est dans la réalité vécue sur le terrain que le travail politique prend son sens. En 2008, j’ai eu le plaisir de visiter douze des quinze régionales d’Ecolo pour parler de politiques européennes ; j’ai pu constater l’intérêt de tous pour ces enjeux et la nécéssité d’en débattre régulièrement pour que chacun puisse se les approprier et se former sa propre vision. Cela aussi fera partie de mon agenda politique.

Enfin, tu ne seras pas surpris que le PVE, lieu principal de mon engagement politique depuis 10 ans, restera au cœur de mes préoccupations.

Dernière question: tu travailles dans le secteur privé. Quelles sont les réactions de tes collègues et contacts à ta candidature et au programme des écologistes: mépris ou compréhension, hostilité ou adhésion ?

Cela fait 22 ans que je travaille dans le privé et 17 ans que je suis engagé en politique. Au travers des victoires et des défaites d’Ecolo, je n’ai jamais mis mon drapeau vert en poche. Dans l’entreprise où je travaille, le fait d’être engagé en politique est d’ailleurs plutôt valorisé. Mon management, mes collègues et clients n’ont donc pas vraiment été surpris que je décide de tenter le grand saut (même si le timing en a étonné certains) et je n’ai reçu que des encouragements.

Au-delà, je sens autour de moi une grande attente à l’égard d’Ecolo. Au fil de ces dernières années, nous avons su construire une crédibilité – notamment sur les thématiques économiques – qui porte ses fruits aujourd’hui. Le projet de société que nous défendons, les personnes qui le portent et notre attitude à la fois radicale et réaliste font de nous l’acteur de changement le plus crédible.

Un ancien client me disait l’autre jour « Tu sais, j’ai maintenant la conviction que nous devons changer de manière de vivre. Le défi des écologistes est d’avoir la pédagogie pour convaincre chacun d’entre-nous que le premier pas de ce changement est à notre portée et qu’en plus, la vie n’en sera que plus belle »

J’engage à présent un nouveau tour de la Belgique francophone, qui va me mener à la rencontre – en public et en privé – de centaines de nos concitoyens. Si j’y rencontre le même écho que celui qui m’est venu jusqu’ici des mes collègues et de mes amis, je suis convaincu que le rendez-vous du 7 juin ne sera pas triste pour les Verts.