Réformes électorales : fausses bonnes idées et écrans de fumée ?
Par Jacky le mardi 16 mars 2010, 12:41 - Lien permanent
Il y a quinze jours, j’ai proposé au Soir un projet de tribune libre en réaction à la multiplication de propositions de réformes des modes de scrutin. Le Soir m’a proposé de participer à un face-à-face avec Charles Michel. Ce face-à-face sera publié demain mercredi. En attendant, voici le texte de mon projet de tribune.
Réformes électorales : fausses bonnes idées et écrans de fumée ?
Depuis quelques semaines, divers élus ou formations politiques (Alexander De Croo au VLD, Charles Michel et Denis Ducarme au MR et l’auto-proclamé « Parti Populaire ») rivalisent d’imagination en proposant des réformes radicales de nos modes de scrutin. Ces réformes viseraient, selon eux, à revitaliser la démocratie et à rendre plus de pouvoir au citoyen. Intention louable et désintéressée ou prurit politico-médiatique ? Je me permettrai d’émettre un doute tant ces jeunes loups, forts déjà de leur patronyme, et cette nouvelle formation (?) politique doivent encore se faire ou se consolider une place dans leur parti ou, pour le PP, sur la scène politique.
Dans ces propositions de réformes on trouve de tout, dans le désordre et sans réflexion à moyen et long terme, un peu comme dans les magasins Carrefour. De bonnes idées, comme l’instauration d’une circonscription unique (qui mettrait fin à cette forme d’autisme national issue du fait que les représentants flamands ne sont élus que par des électeurs flamands et idem pour les francophones et qui a abouti notamment à cette situation kafkaïenne où Yves Leterme, fort de ses 800.000 voix flamandes, ait eu tant de peine à se faire accepter comme Premier Ministre par les francophones qui constatent qu’ils n’ont pas eu voix au chapitre). Ou la suppression du système des suppléants (qui n’est pas nécessairement à remettre en cause de façon aussi radicale mais qui pose au moins la question de la possibilité pour certaines célébrités de se présenter sans vouloir siéger en chauffant la place à leurs suppléants désignés par leur parti). Ou encore le renforcement des possibilités de référendum et de consultations populaires. Mais on y trouve aussi des idées à l’emporte-pièce et dangereuses. Deux, principalement, le passage au mode de scrutin majoritaire et la suppression de l’obligation de vote. Ces idées ne sont pas neuves et réapparaissent chaque fois que, comme par hasard, le pays est en crise et la droite en mauvaise posture.
Un scrutin majoritaire ?
Quid, tout d’abord, du scrutin majoritaire ? C’est le grand dada depuis quelques mois sur les forums et les blogs, d’où la tentation de certains de surfer sur une vague soit-disant « citoyenne ». Mais du populaire au populisme, la frontière est des plus ténues. Qu’elles en seraient les conséquences ? Prenons les deux formes de ce mode de scrutin :
- Le scrutin majoritaire à un tour (comme en Grande-Bretagne), où la liste qui emporte le plus de voix emporte la majorité des sièges, même si elle n’est pas majoritaire en voix. En supposant que le vote des électeurs serait le même que dans le scrutin proportionnel, ce qui n’est pas prouvé, le CD&V serait maître absolu au niveau national mais avec un PS largement dominant au Sud, le MR maître absolu en Région bruxelloise et le PS en Région wallonne. Serait-ce vraiment démocratique, respectueux des électeurs dans leur diversité, et cela rendrait-il plus claire et plus efficace la gestion de notre pays et de ses régions ? Assurément non !
- Le scrutin majoritaire à deux tours (comme en France) est-il la panacée universelle, le Graal démocratique auquel d’aucuns voudraient nous faire croire ? Rendrait-il plus de pouvoir au citoyen et moins aux directions des partis ? Que nenni non point, encore une fois ! L’histoire de la Cinquième République regorge de comportements anti-démocratiques : re-découpage à son avantage des circonscriptions électorales par le parti au pouvoir, alliances négociées ou achetées au premier tour pour s’assurer d’être présent au second, appels achetés ou négociés des partis éliminés à voter pour tel parti au second tour (« si ton parti appelle à voter pour le mien, je te promets deux ou trois postes ministériels »). Tout cela dans le dos et à l’insu de l’électeur…
Vote obligatoire ou facultatif ?
Venons-en à la suppression du vote obligatoire, censé respecter le libre choix de l’électeur et obliger les partis à intéresser celui-ci au processus démocratique. Fumisterie et écran de fumée que tout cela. Toutes les études montrent que ces sont les électeurs les moins « dotés » socialement et intellectuellement qui bouderaient le plus l’isoloir. Cela nous mènerait à un retour aussi certain qu’hypocrite au 19ème siècle et au scrutin censitaire. Ces propositions, outre leur aspect opportuniste, ne visent à mon sens qu’à dresser un écran de fumée devant la crise profonde qui traverse tous les piliers de notre démocratie. Il suffit d'écouter les bruits de la rue ou de parcourir les forums de la presse pour constater que tout ce qui "fait société" dans une démocratie comme la nôtre fait l'objet d'une méfiance et d'un rejet-dégoût dans une part de plus en plus grande de la population, amenée paradoxalement à soutenir la fin du vote obligatoire dans un ultime sursaut d'aquoibonnisme. Les sondages consacrés à cette question sont sans appel : les piliers de l'Etat tels qu'hérités du 19ème siècle (les pouvoirs exécutifs et législatifs, le pouvoir judiciaire et même la presse) sont tous en perte vertigineuse de crédibilité auprès du citoyen. On en connaît les principales raisons : multiplications d'affaires politico-judiciaires depuis plus de trente ans, jugements incompréhensibles (KBC, Village Reine Fabiola, Ghislengien, etc) et, pour la presse classique l'émergence, via internet, d'une "information citoyenne" qui donne lieu au pire comme au meilleur, mais qui accrédite surtout en creux l'idée d'une "presse subsidiée" et donc forcément en collusion permanente avec les autres pouvoirs.
Les
dégâts sociaux de la crise qui s'accumulent, et devant lesquels les décideurs
politiques semblent impuissants ou réduits à atténuer les effets de la casse,
ne font qu'attiser ces divers ressentis.
Or, comme on sait : "Ce n'est pas en cassant le thermomètre qu'on fera disparaître la fièvre".
Seule une reprise en main, à tous les échelons (régional, national, européen), des grands déterminants économiques, sociaux et écologiques, par des politiques audacieuses et novatrices et une remise en question profonde des comportements des élus permettront de combler ce grave déficit démocratique et de réconcilier enfin le citoyen et ses représentants.
Commentaires
Un scrutin majoritaire ?
( dessin actu )
"Ce n'est pas en cassant le thermomètre qu'on fera disparaître la fièvre".
sur http://zurbain.skyrock.com/ et demain sur http://mercenier.lalibreblogs.be/
Je crois surtout que le meilleur des arguments serait de se demander franchement en quoi un systeme majoritaire serait meilleur. Est ce que les pays a scrutin majoritaire s'en sortent mieux que les pays a scrutin proportionnel ? J'aurais tendance globalement a penser le contraire, le status quo a la rigueur, mais il serait interessant de se poser la question.
Ensuite, est ce plus democratique d'avoir un gouvernement de coalition legitime pas la majorite des votants qu'il represente ou un gouvernement fait d'un parti qui ne represente pas la moitie des electeurs, meme si, dans le cas d'une election a deux tours, celui ci vient lui donner un semblant de representativite en forcant finalement les electeurs a choisir entre deux partis qui, pour les perdants du premier tour, ne defendent meme pas leurs idees.
Concernant le vote obligatoire, je serais plus mitige. Je suis pour parce que j'estime que c'est un des rares moments pour un citoyen de realiser (meme si c'est malgre lui) qu'il fait partie d'une societe, mais votre argument du vote censitaire, non. Un vote censitaire c'est quand les non nantis sont exclus du vote pas quand ils s'en excluent eux-memes.
Ce que propose Ch. Michel est un mixte du système proportionnel et majoritaire. Il prévoit toujours l'utilisation du système proportionnel lors des élections dans les parlements préservant ainsi la pluralité des opinions de la population et la représentativité de celle-ci au sein des organes législatifs. Le scrutin majoritaire permettrait quand à lui d'élire l'exécutif ainsi que les ministres-présidents donnant de ce fait l'ensemble des cartes dans les mains des électeurs. En effet, le système actuel est aussi à deux tours, l'un dont la population est l'acteur principal et un autre plus opaque et qui se fait entre partis pour former des coalitions. Avec ce que propose Ch. Michel chaque partis devraient se positionner clairement avant le 2nd tour et les électeurs connaitraient réellement pour quelle majorité et quel gouvernement leur vote se destinerait. Ce qui est indéniablement une avancée de la démocratie ainsi qu'une participation accrue du citoyen dans la vie politique... Ce système ne peut donc pas être comparé à ce qui se fait dans d'autres pays. Ah oui je sais tout ça vu que je suis étudiant et que je dois faire un travail sur cette proposition. je serais très heureux de m'entretenir avec vous sur ce sujet Mr Morael.
Personne ne se soucie de la difficulté pour les vrais "pauvres" que vous évoquez, de sortir un dimanche matin, à pied, si POSSIBLE biens coiffés et bien habillés..., de rencontrer un tas de gens qu'ils ne connaissent pas vraiment, de serrer la main tendue par Paricilesvoix..., puis d'attendre dans une file avec aussi d"autres gens",de rentrer dans un bureau de vote, donner ses papiers, soutenir le regard de Machinchose qui trône au milieu d'une table (très vieille, because école!), déplier le papier et essayer de repérer les noms de leurs futurs représentants. Ouf, la sortie et le retour à la maison!
C'est un exploit ou une épreuve pour les plus défavorisés, je le vois encore aujourd'hui et j'ai vécu des situations similaires dans une école "sensible". Attention de ne pas généraliser d'un côté comme de l'autre. Quant au vilain "misérabilisme", non. La précarité a d'autres aspects qu'en 1900 ou 1950, mais elle est là. Et moi, je n'oserais peut-être pas me rendre dans un bureau de vote sans brushing(!) ou avec des vêtements pas "tendance" (cf.le supplément weekend du vif).
Essayer de supprimer le sentiment de honte ou d'infériorité éprouvés par des gens bons et courageux,les informer clairement, qui va le faire???
Sorry, no facebook, no twitter,....