Voici un texte de réflexion qui, comme le plus souvent à Ecolo, est le fruit d'une oeuvre collective. Il est porté et co-signé par Sarah Turine et moi. Je remercie tous ceux qui y ont activement collaboré et qui se reconnaîtront.

Dix ans nous séparent du 11 septembre 2001 et c’est comme si un siècle s’était écoulé. Au moment où se déroulent les commémorations du Mardi Noir, les sociétés arabes semblent opposer un démenti cinglant à celles et ceux qui glosaient sur « l’exception arabe ». Aux yeux de trop nombreux observateurs, ces sociétés, parce que majoritairement musulmanes, étaient non seulement vouées à vivre sous des régimes autoritaires mais elles ne pouvaient évoluer que de manière irrationnelle, violente voire terroriste et certainement pas pacifique et démocratique. Aujourd’hui, le « Printemps des Arabes » secoue le joug de nombreux régimes dictatoriaux et sonne la fin de l’exception. Pour autant, les « Révolutions de la Dignité » du printemps 2011 sont-elles à ce point à des années-lumière de la tragédie sanglante du 11 septembre 2001 ? De même, le « Printemps arabe » signe-t-il l’échec d’Al-Qaïda ? Ce serait peut-être aller vite en besogne et, surtout, cela nous épargnerait à nous occidentaux la tâche nécessaire d’introspection et de critique.

En frappant les Etats-Unis au cœur-même de leur puissance économique et militaire, les commandos terroristes réunis sous la bannière d’Al-Qaïda entendaient déclencher une onde de choc qui pousserait l’hyper-puissance américaine dans un conflit planétaire et entraînerait à terme la déstabilisation, voire l’effondrement des régimes dictatoriaux en place sous la pression des masses, à commencer par les dictatures qui avaient forgé une alliance stratégique avec le monde occidental, au profit d’alternatives théocratiques. De fait, au lendemain du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont déclenché deux opérations militaires dont l’onde de choc n’a pas fini de se faire sentir. En novembre 2001, avec un mandat du Conseil de Sécurité des Nations unies, une coalition internationale emmenée par Washington envahissait l’Afghanistan et renversait le régime des talibans. En mars 2003, sous le prétexte fallacieux du soutien au terrorisme et de la détention d’armes de destruction massive par Bagdad, les Etats-Unis, sans mandat de l’ONU, envahissaient unilatéralement l’Irak et renversaient le régime totalitaire de Saddam Hussein.

Les attentats du 11 septembre ont poussé les Etats-Unis et leurs alliés, qu’il s’agisse des démocraties occidentales ou des dictatures arabes, dans une surenchère sécuritaire, aux conséquences désastreuses. Conséquences désastreuses en Occident, où ce sont les valeurs au cœur-même de son projet démocratique qui ont été foulées aux pieds. D’une part, les populations occidentales d’origine musulmane ont été arbitrairement ciblées par des mesures fondées sur la suspicion. D’autre part, de nombreuses démocraties occidentales se sont autorisées à adopter des mesures contraires à leur éthique officielle, allant de la banalisation de la torture dans l’enceinte d’exception qu’est encore et toujours la base de Guantanamo, jusqu’à la sous-traitance de cette même torture dans le cadre des tristement célèbres programmes de « restitution » dénoncés par une série d’ONG de défense des droits de l’Homme. Par ces mesures de « restitution », de nombreux pays occidentaux confiaient aux régimes arabes alliés le soin de pratiquer la torture sur leurs opposants suspects de terrorisme et ce, en toute quiétude, c’est-à-dire sans risquer d’être contredits par des organisations de défense des droits de l’homme, des organisations inexistantes là-bas car évidemment interdites et frappées de répression. Et conséquences désastreuses pour les populations sous le joug des régimes autoritaires arabes. En effet, les attentats du 11 septembre ont offert un sursis à des régimes largement démonétisés aux yeux de leurs sociétés en leur permettant de « se vendre », encore et toujours, à leurs alliés occidentaux comme les meilleurs remparts contre « l’islamisme ». Cette fable avait déjà été déclamée de main de maître par l’oligarchie militaire algérienne au début des années 90 pour justifier son maintien au pouvoir et l’écrasement violent des revendications politiques, économiques et culturelles, qu’elles soient émises ou pas par des mouvements politiques se réclamant de l’islam. Trouvant un auditoire conquis d’avance, les autres régimes arabes de la rive sud de la Méditerranée, jusqu’à la dictature libyenne de Kadhafi, avaient à leur tour entonné l’air de la lutte contre le terrorisme et l’islamisme pour trouver ou retrouver grâce aux yeux des élites politiques européennes et aussi, il faut l’écrire, aux yeux d’opinions européennes traumatisées par les sanglantes équipées d’Al-Qaïda. Au vu des bouleversements en cours depuis 2011 dans le monde arabe, la stratégie des idéologues criminels d’Al-Qaïda a fort heureusement, échoué à remplacer les totalitarismes existants par un autre totalitarisme. Mais elle est néanmoins parvenue à déstabiliser les autoritarismes arabes en poussant la nature sécuritaire de nombre d’entre eux jusqu’à son point de rupture. Au-delà de ce point de rupture, le « contrat » tacite passé entre les dictatures et des sociétés civiles acceptant, bon gré mal gré, de se retirer du jeu politique a été rompu dès lors que les régimes en place n’étaient plus en mesure de légitimer leur autoritarisme par une redistribution minimale de la richesse.

Autre constat que d’aucuns jugeront provocateur, les réponses formulées par les Occidentaux et leurs alliés arabes aux attentats du 11 septembre ont, dans une certaine mesure, mis à nu le partenariat euro-méditerranéen et l’inanité des politiques de voisinage menées par l’Union européenne en direction des rives méridionale et orientale de la Méditerranée. Depuis son entrée en vigueur en 1995, le Partenariat euro-méditerranéen avait toujours été dénoncé par les partis verts européens, qui en avaient prédit l’échec à moyen terme. Pour les écologistes, ce Partenariat était une fiction qui reposait sur l’aide économique et financière apportée par les démocraties européennes pour que les régimes dictatoriaux arabes ouvrent leurs frontières à nos biens et investissements, garantissent notre approvisionnement en pétrole, gardent leurs populations sous contrôle sécuritaire (sous prétexte de lutte contre le terrorisme islamiste) au prix de violations massives et sanglantes de leurs droits les plus élémentaires, et, surtout, nous aident à juguler, violemment si nécessaire, les flux migratoires vers le continent européen. Dénoncé par les écologistes depuis 15 ans mais, hélas, soutenu par la majorité des forces politiques de l’Union européenne, ce « modèle » vient de subir un échec politique et moral retentissant et sanglant. Il n’est donc pas inutile de rappeler que, contrairement à d’autres courants politiques européens contraints d’exclure de leurs « amicales » internationales des partis comme le RCD tunisien de Ben Ali ou le PND égyptien de Moubarak, les écologistes belges et européens n’ont été ni surpris ni déstabilisés par l’éruption contestatrice qui traverse l’ensemble du Maghreb et du Moyen-Orient arabes.

Dix ans après le 11 septembre et dans le contexte des printemps arabes, nous, écologistes occidentaux, estimons qu’une formidable fenêtre d’opportunité s’est ouverte pour vaincre Al-Qaïda et l’alternative totalitaire qu’il proposait aux totalitarismes en place. L’histoire générale des sociétés a montré vers quelles dérives mortifères la réalité de régimes politiques cadenassés pouvait mener des individus aliénés. Pendant plusieurs décennies et au terme de décolonisations empêchées, les sociétés arabes ont acquis une longue expérience de dictatures oscillant entre les régimes policiers, les monarchies de droit divin et les régimes de terreur. Le printemps 2011 a permis aux sociétés arabes de rappeler au reste du monde qu’elles n’avaient jamais renoncé aux valeurs de liberté et de dignité. Les démocraties souvent vieillissantes et désenchantées qui constituent notre Occident en crise financière, sociale, environnementale mais aussi morale seront-elles à la hauteur du défi prométhéen lancé par les peuples du Sud et de l’Est de la Méditerranée ? Les écologistes le souhaitent, parce qu’ils refusent le désenchantement démocratique auquel est en proie le Vieux Continent et parce qu’ils partagent l’exigence de liberté, de dignité et d’autodétermination des citoyens arabes.

Le partenariat euro-méditéranéen est en tout à état de cause à revisiter de fond en comble et devra respecter certaines balises sous peine d’être voué à l’échec : il faudra se garder de toute impatience inconsidérée à l’égard de ces démocraties naissantes et balbutiantes (en gardant présent à l’esprit que nos démocraties et nos états de droit ne se sont pas construits en un jour), comme de la tentation de pratiquer dans les faits un néo-colonialisme et un occidentalo-centrisme qui seraient désastreux pour toutes les parties. Seul un partenariat adulte mené dans le respect de chacun ouvrira la voie aux espoirs de paix et de développement.

Ce n’est qu’en relevant et en soutenant le défi démocratique posé par les sociétés arabes qu’Al-Qaïda et tout ce qui s’en inspire seront vaincus, par les Arabes et les Occidentaux. Ce n’est qu’à ce prix que le 11 septembre 2011 pourra déserter notre quotidien et entrer dans les pages sombres des livres d’histoire.